Gros-plan : Le moulin Barbé Barrailh

...à Beuste

<< Retour aux dossiers

Le Bulletin a eu le plaisir d'accueillir en 1984 une étude minutieuse de Marith Bonnenfant sur la série de moulins qui, jusqu'a la fin du 19ème siècle, et même plus tard pour certains d'entre eux, étaient installés sur le cours du Bees ou de ses affluents, comme le Lestarrès.

Depuis, l'intérêt pour les moulins n'a fait que croître. A la fois par respect et admiration pour les techniques qui devaient tant à une mécanique astucieuse. A la fois par souci de préserver des éléments du patrimoine culturel commun à toute la population: qui dit moulin est aux sources du pain, et le pain, c'est la vie. Ainsi se sont constituées ou renforcées des associations attachées à la conservation des moulins, comme se sont développées des manifestations offrant au public la possibilité de se familiariser avec ces témoins de notre passé.

Le moulin Barbé-Barrailh

Il est donc un peu tard, déjà, pour que l'attention soit attirée sur le moulin si séduisant qui se trouve en Batbielle, et que Mr Laurent Barbé a remis en état à Beuste. A l'origine (1857) le moulin comportait deux meules, l'une pour le blé, l'autre pour le maïs. Par la suite, une paire de meules destinées à la mouture de céréales telles que l'orge ou l'avoine a été rajoutée, puis abandonnée pour permettre une rénovation commode de la salle. Dans sa démarche de restauration, Mr Barbé a donné la priorité à la paire de meule pour le maïs, qui a fourni sa première farine le 29 mars 1995. Le 6 octobre 1997, c'était au tour de la paire pour le blé de reprendre vie, reconstitution à laquelle l'attachement familial n'était pas étranger, puisqu'au milieu du 19ème siècle, l'ancêtre du propriétaire actuel, et qui était aussi un Laurent Barbé, avait créé cet élément essentiel du paysage rural.

A Beuste comme tout au long de son cours, le Lagoin était considéré comme suffisant pour permettre une telle exploitation. D'abord édifier un barrage entraînant une dérivation d'une partie des eaux par un canal d'amenée (rep 16 sur la figure) prenant emprise sur la rive droite; prévoir des modalités permettant de faire varier le volume de ce détournement, soit à la crête du barrage, soit par des vannes de décharge. Ainsi peut-on parer, selon le cas, aux risques de fortes crues, ou, au contraire, à l'insuffisance de la retenue. On ne peut se soumettre à la variabilité naturelle du débit, car, même très sollicité, un moulin ne tourne pas sans discontinuité, la nuit, ou en opération d'entretien.

Quant au canal de fuite (rep 17), il doit pouvoir être maintenu à l'abri de toute montée intempestive du niveau des eaux qui noierait la roue motrice sans l'entraîner.

Le moulin Barbé-Barrailh

Le mécanisme du moulin est conduit par cette roue (rep 1) à aubes en fonte, frappée par le flux de l'eau issue du canal d'amenée, par le coursier (rep 20). Ce "rouet" tournait sur son axe vertical (rep 4) et, au dessus de lui, à la hauteur du plancher de la salle de travail, était posée la meule inférieure, immobile, la "dormante" (rep 5); au dessus d'elle emmanchée sur l'axe par l"anille" (rep 7), la meule supérieure, la "courante" (rep 6) était donc solidaire du mouvement du rouet. On pouvait faire varier finement la hauteur du point d'appui, la "crapaudine" (rep 3) par action sur la commande (rep 12). Ainsi, en jouant sur le mince espace séparant les deux meules pouvait-on obtenir des farines de finesse différente.

Les meules du moulin Barbé, d'un diamètre de 1,45 mètre, sont constituées de masse granitique, en quatre quartiers cerclés de fer. Elles sont savamment taillées par des rigoles rayonnantes à profil dissymétrique, qui permettent de guider le passage du grain, entre les deux meules; l'évacuation de la farine s'opère entre la meule courante et un caisson extérieur, l'"archure" (rep 13). Mais les meules s'usaient, et il fallait leur redonner une nouvelle jeunesse toutes les trois à quatre semaines, au moins quand le moulin avait tourné à plein temps, seize heures par jour d'après les documents du Service des Ponts et Chaussées: c'était la tâche du meunier, ou, dans certaines régions, de compagnons professionnels armés de marteaux à piquer, qui rendaient leur rugosité aux surfaces aplanies et retaillaient les sillons radiaux.

Aussi fallait-il chaque fois extraire la meule de sa position horizontale en la désolidarisant de l'axe moteur et la sortir de l'ensemble du mécanisme pour qu'elle puisse être retaillée. Deux procédés: ou bien on disposait d'une potence mobile pour soulever la meule, la déplacer, la retourner; ou bien l'opération était réalisée à l'aide de leviers et de rouleaux pour basculer la meule hors de son logement: procédure délicate de force et de précision puisqu'il s'agissait de manipuler des masses qui dépassaient la tonne.

Le moulin Barbé-Barrailh

Telle était la machine, mais quel était le parcours du grain à moudre ? On le versait, au dessus des meules, dans une trémie (rep 8), dont le canal de sortie était secoué par le « babillard » (rep 9) qui laissait filer le grain auprès de l’axe de la meule. La force centrifuge née de cette dernière, qui tournait à 60/80 tours par minute, entraînait le grain vers le pourtour entre les deux meules . Après écrasement progressif, la farine s’écoulait par une goulotte. Les meuniers des temps anciens avaient su inventer des mécanismes astucieux : une sonnette (rep 19) pour signaler que la trémie était presque vide ; elle venait en contact avec des fuseaux fixés sur l’arbre vertical qui permettaient, comme des cames (rep 9) d’agiter « l’auget » (rep 10) dès que l’arbre était en rotation.

Le maître meunier régnait donc sur toute sa machine, et là, blanc de farine dans la salle des meules, il répondait à l’image un peu mythique que l’histoire et les contes ont dressée autour de lui. Mais une machine ne peut se ramener à une image, il lui faut une énergie, et ici, nous le savons, c’est l’eau. L’amenée d’eau n’était pas un simple bricolage de bons sens. Toute une réglementation issue de l’Ancien Régime, réorganisée et affinée dans les décennies qui suivirent 1789, donnèrent aux autorités, en l’espèce l’Ingénieur en chef des Ponts et Chaussées - nous dirions aujourd’hui de « l’Equipement » -, un pouvoir d’incitation et de contrôle extrêmement précis.

Le moulin Barbé-Barrailh

C’est en mars 1856 que Laurent Barbé a fait l’acquisition à Beuste d’une scierie à bois assortie d’un lopin de quelques ares, et en septembre 1857 que le préfet des Basses-Pyrénées donna droit à sa demande de construction d’un moulin à farine, contigu à la scierie, et qui devait être achevé dans le délai d’une année . Et l’ingénieur de préciser de son côté le niveau de la retenue, les repères par rapport aux piles du pont sur la rivière, l’installation et les dimensions des vannes de décharge, les obligations de curage de canaux, et au terme d’autres dispositions moins essentielles, la nature des contraventions encourues en cas de négligence lors des crues de Lagoin.

Car sans Lagoin, pas de moulin ! Encore à la fin du siècle dernier, l’administration décomptait vingt-deux moulins s’égrenant de Saint-Vincent à Aressy. Moulins pour scieries ? le mouvement était fourni par une «roue de côté» à axe horizontal. Moulins à farine ? la statistique était précise : nombre de meules, volume moyen des eaux motrices, hauteur de la chute des eaux, durée journalière de fonctionnement. Pour les trois moulins les plus à l’amont, la marche « à l’éclusée » était la règle : on fermait les vannes d’accès au rouet pour permettre aux eaux de s’accumuler dans le canal d’amenée, on les rouvrait périodiquement et les rouets se mettaient à tourner sous l’action des eaux un temps retenues. Beaucoup de ces moulins ne sont plus que des souvenirs, d’autres ont été transformés en habitation. Le moulin Barbé, tel qu’il est rénové offre l’avantage de pouvoir concrétiser leur image.

Le moulin Barbé-Barrailh

Non seulement fallait-il utiliser la partie des eaux du Lagoin détournée par le barrage vers le canal d’amenée, mais le canal de fuite devait être maintenu assez bas pour que le rouet ne soit pas endormi dans des eaux sans flux. C’est pourtant une situation qui se produisit à plusieurs reprises, du fait des maladresses ou des manipulations un peu malignes du détenteur du moulin Camy, à quelques centaines de mètres en aval ; un arrêté préfectoral de 1879 avait déterminé les caractéristiques principales de la prise d’eau de ce moulin, et notamment les dimensions du déversoir, la position du seuil du barrage et le niveau maximum légal de la retenue. En période de basses eaux, le moulin Camy haussait artificiellement avec des poutrelles le niveau de la retenue sur le Lagoin et du même coup celui du canal de fuite du moulin Barbé, situé 336 mètres en amont, et dont le rouet ne pouvait plus fonctionner.

Il y eut débat, procès, experts. Experts qui mirent plusieurs années (1896-1902) avant de bien connaître le régime saisonnier du Lagoin, calculer son débite, en mesurer les variations, et déposer leurs conclusions. Grâce à eux, le géographe apprendra qu’en temps de crue la profondeur moyenne de la rivière était de 1,40 mètre, sa pente moyenne de 5 millimètres par mètre, sa vitesse arrondie de 2,50 mètres par seconde, « compte tenu des sinuosités de la rivière ». Ces experts, les ingénieurs Jouanne et Larregrain, chiffrèrent à 29 mètres cubes par seconde le volume en période de crue et à un mètre cube par seconde aux plus basses eaux.

Le moulin Barbé-Barrailh

Il fallait s’adapter à une telle variabilité : d’où de forts savants calculs sur lesquels il n’est pas nécessaire de s’appesantir, mais qui révèlent de quelle haute technicité, associée à un solide pragmatisme, dépendaient de simples moulins. C’était, il est vrai, un temps où l’on venait d’édifier la Tour Eiffel, ce qui relativise l’appréciation.

Toutes les dispositions auxquelles se rallièrent les intéressés (nouvelles vannes de décharge à crémaillère pour permettre une manipulation rapide, limitation impérative de la hauteur de la retenue Camy, approfondissement du canal de fuite du moulin Barbé) permirent apparemment de faire disparaître les conflits. Du moins n’en est-il nulle trace.

Il y a risque que l’information qu’on vient de lire paraisse à certains incomplète ou discutable. Toute imparfaite qu’elle soit, elle a voulu faire découvrir le moulin Barbé tant sa restitution a paru élégante et efficace. Son promoteur mérite la reconnaissance de tous ceux qui sont attachés à la préservation du patrimoine. Le patrimoine n’est pas un culte passéiste.

Georges PICHON, revue « Les Amis de Nay et de la Batbielle », 1999