Rivières et Moulins...

...en Pays Basque et Béarn

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Au premier jour, il y avait l'air,
au deuxième jour il y avait l'eau,
au troisième jour il y avait la terre...
au carrefour de ces éléments il y eut
le moulin...

L'Adour

Sur le versant nord des Pyrénées, à l'Ouest, s'est développé le bassin de l'ADOUR et au sud les petits bassins côtiers de la Nivelle et de la Bidassoa.
L'Adour recueille presque toutes les eaux du département et passe sous les ponts de Bayonne pour atteindre la mer dans les grandes vagues du Golfe de Gascogne, à la Barre.
L'Adour reçoit par sa rive gauche les eaux de la Géline, l'Uzerte et le Lys qui vont au fleuve par l'Echez ; le Louet, le Bergons, le Larcis, le Gabas, le Louts, le Luy et le Gave de Pau et enfin, l'Adour recueille la Bidouze, l'Aran, l'Ardanavia, la Nive, l'Onzac et le Maharin.
Le Luy de France est grossi de la Souye et de la Hagède, puis l'Arance et le Larusson et après 85 kilomètres rejoint le Luy de Béarn grossi du Laasp, le Gélis, l'Ayguelongue, l'Uzan, l'Aubin. Cours 141 kilomètres.
Le Gave de Pau, sorti des glaciers de Gavarnie, rejoint l'Adour à Peyrehorade après avoir reçu l'Ouzon, le Bées,le Gest, l'Ousse, le Loust, le Néez, le ruisseau des Hies, la Bayse, le Luzoué, le Geü, la Geüle, le Laa, le ruisseau de la Taillade, le Gave d'Oloron, 140 kilomètres depuis la source d'Ossau, .lui-même formé par l'union du Gave d'Ossau( gave de Broussette,gave de Soussoucou, la Gée, la Soude, le Canceigt et l'Arrigaston) et du Gave d'Aspe ( ruisseau du Somport, Le Baralet, le Baigts de Saint Cours, le Bélonce, le Gave de Lescun, la Berthe, le Malagar, l'Arricq, le Gabarret, le Lourdios et l'Ourteau ). Ensuite, le Gave d'Oloron reçoit l'Escou, la Mielle, le Vert, l'Auronce, le Joos, le Lausset, le Saison, 74 kilomètres et le Saleys.
En aval de l'embouchure du Gave, l'Adour reçoit la Bidouze, l'Aran, l'Ardanavia et la Nive.
La Bidouze, longue de 80 kilomètres reçoit la Joyeuse à Hiriberry, le Lihoury avec le Laharanne après Bidache, l'Aran et le Mendialçu à Urt, et l'Ardanavia.
La Nive après avoir reçu l'Esterenguibel, le Laurhibar et la petite Nive d'Arnéguià Saint Jean Pied de Port, puis la Nive des Aldudes, l'Ichuri à Bidarray, le Laxa à Ustaritz se jette dans l'Adour à Bayonne.
Au total, la longueur des cours d'eau représentait 4839 kilomètres avec des surfaces irriguées de 4445 hectares en 1890.
Cette abondance de rivières a permis aux humains de s'alimenter en eau bien sûr, mais aussi de pratiquer l'agriculture et l'élevage depuis des siècles. Dans la suite logique, les humains ont utilisé les techniques nouvelles pour améliorer leur alimentation : en particulier pour les céréales.
Ils sont passés du pilon, à la pierre à moudre puis au moulin à bras.
Enfin, au Moyen Age, se sont développés les moulins à eau.

C'est ainsi qu'en 1890, il y avait plus de 3000 moulins dans le département. Sur les rivières non navigables et non flottables, il y avait : 1324 moulins à blé pour 2985 paires de meules.

  • L'eau des rivières servait aussi à d'autres activités:
  • Scieries à bois : 143
  • Moulins à tan : 7
  • Moulins à plâtre : 7
  • Moulin à chaux : 2
  • Moulin à ciment : 1
  • Tanneries : 6
  • Marbreries : 5.
  • Foulons : 6
  • Saboteries : 2
  • Fabriques de chapelets : 11.
  • Fabriques de couvertures : 3
  • Fabriques de ceintures : 1
  • Fabriques de parquets : 1
  • Fabrique de cannes : 1
  • Fabriques de peignes : 1
  • Fabriques de tresses : 1
  • Fabriques de toiles : 1
  • Fabriques de chaussures : 1
  • Papeterie : 1
  • Martinet à cuivre : 1
  • Electricité : 1
  • Glacière : 1
  • Tournerie : 1
  • Filature : 1
  • Teilleuse : 1

Cela représente un total de 1530 usines ! Dont la grande majorité était constituée par les moulins à céréales. Car, la mouture concernait le blé ou froment mais, aussi, le blé d'inde ou maïs, depuis le début du XVIIIème siècle, au moins.
En incorporant les autres moulins : sur les rivières navigables, à marée motrice ou à vent, nous arrivons à plus de 3000 usines, selon le terme adopté par l'administration de l'époque. L'activité économique était considérable, dispersée sur tout le territoire.
Parallèlement, l'activité de pêche sur l'estuaire de l'Adour mobilisait les hommes dont plus de 1000 familles étaient inscrits maritimes. Ils vivaient surtout de la pêche au Saumon ainsi que de l'Alose, avec un grand filet à flotteurs tendu en demi-cercle, la Senne. Plus haut sur les gaves, on utilisait le Baro, sorte de roues à aubes munies de filets. Et en moyenne, on sortait entre 20 et 70 tonnes de saumon, avec une proportion importante de grands saumons, ayant vécu plus de 3 ans. Les captures pouvaient donc varier du simple au triple selon les années.
Aujourd'hui, une cinquantaine d'inscrits maritimes continuent à pécher dans la rivière et leur revenu le plus notable vient de l'Anguille ou plutôt de son alevin la piballe qui est aussi en voie de disparition.
Ces poissons transitent en estuaire : les anguilles partent de la rivière pour aller se reproduire en mer. Au contraire, les saumons, les lamproies, les aloses quittent la mer pour se reproduire en eau douce, dans les sables et graviers bien oxygénés de nos rivières.
Nous avons constaté la disparition totale ou partielle, concomitante des moulins, des meuniers, des poissons migrateurs et des pécheurs inscrits maritimes et même des agriculteurs. Par contre, il nous faut rappeler que la moyenne de vie dans le département des Basses Pyrénées, en 1902, était 32 ans et 9 mois, selon Adolphe Joanne.

Il nous semble primordial aujourd'hui, de s'interroger sur:

  • le devenir des ressources : eau, poissons...
  • sur l'effet sur la santé humaine et animale des produits industriels : disparition d'espèces, apparition de nouvelles maladies : cancers, leucèmies, anomalies génétiques et malformations, maladie de la vache folle, les prions, les virus type VIH, Hépatites, qui se développent au rythme de la déforestation, etc...

Y-a- t-il une relation avec l'urbanisation ( entraînant l'endigage des rivières et ruisseaux, la disparition de toutes les zones humides côtières) la construction des routes et autoroutes ( entraînant le prélèvement forcené des graviers dans les rivières et donc l'impossibilité des espèces migratrices de se reproduire par la perte des lieux de frayères), le développement intensif des activités agricoles, de type industriel ( entraînant des épandages répétés de produits comme les engrais, les pesticides jusque sur le bord des rivières alors que les remembrements successifs ont détruit les haies et les fossés qui jouaient des rôles de filtre) ?
Ces questions sont importantes quand on se préoccupe de santé, de développement, de gestion des poissons migrateurs, de pêche, de tourisme et de finances publiques !
Les gouvernements et les instances européennes commencent à s'y intéresser depuis une vingtaine d'années Les systèmes aquatiques sont puissants mais fragiles. Les graviers, les poissons, les arbres sur les berges participent à la vie de la rivière et à l'eau qu'elle peut nous donner. Au bout du compte, c'est préserver la qualité de l'eau dans notre verre.

Les lois, les décrets, les directives ministérielles et européennes existent mais il y a peu de gens qui les connaissent et surtout qui acceptent de les respecter.

  • Loi n° 64-1245 du 16-12-1964 modifiée relative au régime et à la répartition des eaux et à la lutte contre la pollution des eaux.
  • Loi n°76-629 du 10-07-1976 sur la protection de la nature
  • Loi n°76-663 du 19-07-1976 sur les installations classées et pour la protection de la nature
  • Loi n°84-512 du 29 juin 1984 sur la pêche en eau douce et la gestion des ressources piscicoles
  • Loi n°86-2 du 3 janvier 1986 sur le littoral
  • Loi n°92-3 du 3 janvier 1992 sur l'eau
  • Loi n°93-3 du 4 janvier 1993 sur les carrières

La Communauté européenne dans le cadre de l'instrument financier LIFE, aide financièrement des actions visant à la réduction des déversements dans les milieux aquatiques de substances polluantes, persistantes, toxiques et susceptibles de bio-accumulation et des substances nutritives.
Les Agences de l'Eau peuvent apporter des aides techniques et financières pour des travaux de dépollution et d'assainissement. Pour cela, des contrats d'agglomération et des contrats rivières pour la restauration et le maintien de la qualité des cours d'eau ont été mis en place, comme le contrat SAISON.
Le SDAGE, schéma directeur d'aménagement et de gestion des eaux, définit la gestion des zones inondables, la mobilisation de la ressource eau, la protection des écosystèmes aquatiques. La loi sur l'eau a mis en place les SDAGEs pour la protection des ressources en eau superficielles et souterraines.
Des initiatives locales comme à Vernaison ( Rhône) sont exemplaires :
En modifiant le débit réservé de 10 m3/seconde à 100 m3/seconde, par l'installation d'une micro-centrale sur le barrage de Pierre Bénite, la communauté urbaine de Lyon a reçu le prix du Triton d'Or, offert par l'association française pour la protection des eaux !
Faisant appel au génie écologique des techniques douces moins onéreuses et plus efficaces que les enrochements et les calibrages: en particulier, les plantations d'arbres en bordure de berge, permettent de stabiliser et de restaurer les berges des cours d'eau.

Actuellement, une circulaire ministérielle, du 24 janvier 1994, ministère de l'Equipement, des Transports, de l'Intérieur et de l'Environnement, rappelle la politique arrêtée le 13 juillet 1993 en matière de gestion des zones inondables et de prévention des inondations. Elle indique :

  • de veiller, à l'intérieur des zones inondables soumises aux aléas les plus forts, à ce que soit interdite toute construction nouvelle et à saisir toutes les opportunités pour réduire le nombre des constructions exposées.
  • de contrôler strictement l'extension de l'urbanisation dans les zones d'expansion des crues.
  • d'éviter tout endiguement ou remblaiement nouveau qui ne serait pas justifié par la protection de lieux fortement urbanisés.

Notre association ARDATZA-ARROUDET avait estimé nécessaire d'intervenir à ce sujet pour signaler au Préfet et aux divers services du département, le danger que représente l'installation d'une usine de traitement des boues d'épuration par La Lyonnaise des Eaux, sur le bord de la rivière ARAN et du canal d'amenée d'eau au Moulin Neuf d'URT attenant, sur la commune de Bardos. Les enrochements installés le long du canal paraissent particulièrement instables et ils ne sont pas nécessités, ni justifiés par la protection de lieux fortement urbanisés. Pour le moment, cette zone humide est la proie d'un remblaiement intense dont les conséquences négatives ne pourront être appréciées qu'ultérieurement.

Les rivières et les moulins ont subi les assauts du progrès.
Quelques rivières se défendent encore mais les moulins, petites exploitations ont tous disparu en tant qu'acteur économique et alimentaire.
Quelques-uns uns sont restaurés en habitation, tout en perdant leurs principales qualités, liées à l'eau et à la farine. Un seul subsiste avec une activité économique concrète : le Moulin de Bassilour à Bidart.
Quelques propriétaires ont installé sur leur site des micro centrales électriques dont la production apporte un revenu intéressant ; ce sont les turbiniers, avec les quels nous avons eu parfois des relations ponctuelles, lors de visites et dont nous aimerions avoir la participation, dans l'association Ardatza-Arroudet. Par contre les centrales exploitées directement par EDF n'ont pas encore manifesté le moindre intérêt vis-à-vis d'Ardatza-Arroudet.
Certains sites ont perdu totalement leur activité molinologique et leur exploitant ont installé des élevages piscicoles, avec un intérêt économique indéniable, comme à Bidarray et Baigorry.
Quelques propriétaires, pris de passion ou de folie se sont engagés dans la restauration de l'ensemble de leur moulin : batiment, hydraulique, mécanique, fabrication, par exemple : Plazako Errota sur la rivière Amezpetu à Saint Pée sur Nivelle, le Moulin d'Olce à Iholdy, le Moulin de Potestat Lanaudant sur le Lauhirasse de Domezain, le Moulin d'Uhart sur la Bidouze (classé à l'inventaire des Monuments Historiques), le moulin de Garos, le moulin d'Orcun à Bedous,le moulin de Bergouey ...La plupart du temps, ces passionnés sont heureux de montrer leur moulin, ses mécanismes et offrent ainsi aux divers publics la possibilité de découvrir un pan de l'histoire humaine oubliée de nos écoles et collèges.
C'est un partenariat privé- public exemplaire qui se met en place progressivement et qui bénéficie d'une certaine médiatisation et d'une certaine reconnaissance pour les efforts accomplis lors de diverses manifestations comme la Fête des Moulins, la Fête du Patrimoine de Pays ou Petit Patrimoine, le Printemps de l'Environnement, la Fête des Vieux Métiers...
L'action pédagogique dérivant de l'ouverture des moulins à tous les publics est loin d'être négligeable : respect du travail des anciens, connaissance des techniques de base, respect des ressources naturelles ( l'eau, les hommes, les animaux..), révélation des sources d'énergie, exploration des usages architecturaux sur des lieux difficiles, compréhension de la maîtrise alimentaire...
Quelques moulins appartenant à des communes ont fait l'objet de réhabilitation comme à Haux, ou bien sont en projet comme à l'Hôpital Saint Blaise (classé au Patrimoine Mondial de l'Humanité) ou à Anglet ( moulin de Brindos ).
Nous sommes loin de certaines installations comme le moulin de Sempin à Montfermeil, en Seine Saint Denis, totalement reconstruit pierre à pierre, à 170m de son emplacement initial, par la Mairie sur un parc de plus de 12 hectares avec la maison du meunier, le parc aux ânes, le verger, les céréales les vignes, les étangs et les mares...
Enfin, quelques amis des moulins, hébergés dans l'édifice surplombant l'eau se sentent investis par une mission particulière : gardien de la rivière ! Un peu comme gardien de phare et les voila, répertoriant les crues, évaluant le risque d'inondation, constatant les pollutions diverses, faisant des prélèvements, envoyant ces échantillons au laboratoire spécialisé de Lagor 64150, prenant des photographies, alertant la police de l'eau, appelant la gendarmerie pour constater un problème ; ce pourrait être un nouveau métier en relation avec la DDASS, le Conseil Général ou les Mairies.
L'équipe rivière - moulin, espèce en voie de disparition, va peut-être voir un développement dans l'avenir, mais certainement avec des modalités évolutives, des caractéristiques très différentes de ce qui a pu marquer les époques précédentes.

Claire NOBLIA, le 20 février 2002

Bibliographie :

  • Département des Basses Pyrénées , ADOLPHE JOANNE, ed. Hachette, 1907
  • La pêche estuarienne sur l'Adour, IFREMER, ed. 1989
  • Des outils pour l'environnement, FRAPNA, ed. Terre vivante, juin 1995
  • Statistique des cours d'eau non navigables ni flottables. Dpt des Basses Pyrénées. 1890